OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Sommes-nous prêts à la reconstruction du monde ? http://owni.fr/2011/05/22/sommes-nous-prets-a-la-reconstruction-du-monde/ http://owni.fr/2011/05/22/sommes-nous-prets-a-la-reconstruction-du-monde/#comments Sun, 22 May 2011 11:07:57 +0000 aKa (Framasoft) http://owni.fr/?p=63376 Il n’était pas possible d’envisager un système d’exploitation ou une encyclopédie universelle libres. Et pourtant GNU/Linux et Wikipédia l’ont fait.

Il n’était pas possible d’envisager la chute de tyrans installés depuis plusieurs décennies dans des pays sous contrôle. Et pourtant les Tunisiens, les Égyptiens et les Libyens l’ont fait.

Il n’est pas possible de voir à son tour le monde occidental s’écrouler parce que contrairement aux pays arabes il y règne la démocratie. Et pourtant, si l’on continue comme ça, on y va tout droit.

Parce que le problème n’est plus politique, il est désormais avant tout économique.

Et lorsque ceci adviendra, nous, les utopistes de la culture libre, les idéalistes des biens communs, nous serons prêts à participer avec d’autres à la nécessaire reconstruction. Parce que nous avons des modèles, des savoirs et des savoir-faire, des exemples qui marchent, de l’énergie, de la motivation, de l’enthousiasme et que cela fait un petit bout de temps déjà que nous explorons les alternatives.

Il n’est guère dans les habitudes du Framablog de s’aventurer dans de telles prophéties. C’est pourtant, à la lecture de la vidéo ci-dessous, la réflexion « brève de comptoir » qui m’est venue ce matin et que je vous livre donc telle quelle à brûle-pourpoint.

Il s’agit d’une vidéo que vous avez peut-être déjà vue car elle a fait le buzz, comme on dit, l’hiver dernier. Sauf que dans « le monde selon Twitter », rien ne remplace plus vite un buzz qu’un autre buzz (parfois aussi futile qu’un lipdub UMP). Elle mérite cependant qu’on s’y attarde un tout petit peu, au moins le temps de sa lecture qui dure une dizaines de minutes.

Nous ne sommes pas à la cellule du Parti communiste de Clichy-sous-Bois mais à la Chambre du Sénat américain, le 10 décembre 2010, et le sénateur du Vermont Bernie Sanders est bien décidé à prendre la parole contre la décision de Barack Obama de reconduire les exemptions d’impôts décidées par George Bush. Une parole qu’il ne lâchera que huit heures et demi plus tard en tentant de faire obstruction par la technique parlementaire dite de la « flibuste » (on se croirait en plein épisode d’À la Maison Blanche sauf que c’est la réalité).

Et son discours débute ainsi : « M. le Président, il y a une guerre en cours dans ce pays… »

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Une guerre que mènent les ultra-riches contre une classe moyenne qui doit par conséquent lutter pour sa survie. L’exposé est édifiant et il est étayé par de nombreuses références chiffrées qui font froid dans le dos (1% des américains possèdent aujourd’hui un quart de la richesse du pays, 0,1 % en possèdent même un huitième).

Oui la classe moyenne des pays occidentaux se meurt. Or c’est précisément elle qui fournit le gros des troupes du logiciel libre et sa culture (on pensera notamment à tous ces jeunes intellectuels précaires et déclassés). Viendra le jour où elle n’aura plus rien à perdre. Et elle descendra elle aussi dans la rue non seulement pour voir des têtes tomber mais pour proposer et mettre en place un autre monde possible…

Tout est effectivement en place pour que cela explose le jour où nous arrêterons de nous gaver de pubs, de foot, de téléréalité, d’iTruc et même de Facebook; le jour où nous arrêterons de regarder de travers celui qui pense-t-on ne nous ressemble pas; le jour où nous arrêterons également de croire avec nos médias et nos sondages que voter centre droit ou centre gauche pour élire un homme sans pouvoir pourra changer la donne.

Et n’allez pas me dire que ceci ne concerne que les USA, puisque tout ce qui a été fait en Europe ces dernières années consistait peu ou prou à leur emboîter le pas.

On notera par ailleurs que même certains ultra-riches commencent à comprendre que cela ne tourne pas rond. C’est ainsi qu’on a vu récemment les repentis milliardaires Bill Gates et Warren Buffet proposer aux autres milliardaires de donner un bonne part de leur colossale fortune à des bonnes œuvres. C’est touchant. Il n’est jamais trop tard pour se découvrir philanthrope et obtenir l’absolution mais cela n’y changera rien car le problème est structurel.


Article publié initialement sur Framablog, avec pour titre initial : “ Nous sommes prêts à participer nous aussi à la reconstruction du monde”

Crédit Photo Flickr : Jane Marple

Image sous licences CC by-sa et GNU Free Documentation License

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#9 – Des Tunisiens dépérissent dans un gymnase parisien http://owni.fr/2011/05/11/9-tunisie-migrants-gymnase-paris/ http://owni.fr/2011/05/11/9-tunisie-migrants-gymnase-paris/#comments Wed, 11 May 2011 15:19:31 +0000 Loic H. Rechi http://owni.fr/?p=62229 En marchant vers ce gymnase parisien occupé par des Tunisiens – en majorité des hommes qui ont fui après la chute de Ben Ali –  je croise un petit groupe de jeunes Américaines émerveillées par la fontaine Wallace qui trône à l’ombre du terre plein marquant le début de la Cité des Trois Bornes, dans le 11e arrondissement. Au milieu de cette petite troupe en goguette, un autochtone d’une quarantaine d’années au crâne dégarni et au poil grisonnant – probablement leur guide – distille quelques généralités dans un français enjoué:

Vous venez ici pour voir la France, pour voir les Français. En Amérique, ce qui est français est chic.

A l’instant où ces bribes de paroles s’impriment dans mon oreille, je pressens déjà toute l’ironie qu’elles revêtiront quelques minutes plus tard, devant le gymnase du numéro 100 de la rue de la Fontaine Au Roi, à quelques encablures de Belleville.

La scène qui se joue sur toutes les rues adjacentes au centre sportif tient plus du dépit que j’avais pu sentir à Ceuta que des petites joies du touriste étranger qui découvre Paris. Parmi les dizaines de Tunisiens – très jeunes pour la plupart – qui ont trouvé momentanément refuge ici, certains déambulent nonchalamment et passent d’un petit groupe à l’autre. D’autres, assis, tiennent le pavé sur la dalle de béton devant le gymnase et tuent le temps en jouant aux cartes. Le flot des entrées et sorties dans le gymnase est régulier.

Ils arrivent de Lampedusa

Un peu partout, des planches en bois de récupération – probablement des portes de placards désossés – font office de panneaux d’annonces. Souillées au marqueur rouge et noir, ces pancartes improvisées exposent les revendications des Tunisiens de Lampedusa ou font office de droits de réponse adressés à la mairie de Paris. Des feuillets placardés, souvent en arabe, avancent quelques conseils ou mettent en évidence les numéros de téléphone de quelques avocats à contacter en cas de problème. Le sentiment qu’on éprouve en ces lieux est confus. L’ambiance tiendrait presque de la joyeuse kermesse et les sourires qui s’affichent ça et là sur certains visages n’ont rien du micro-événement. Mais ces mots tracés en rouge en noir ne trompent pas et traduisent avec force la situation de détresse profonde qui sous-tend cette scène improbable qui se joue en plein centre de Paris.

La plupart des soixante-dix Tunisiens qui dorment sur place, ont investi le lieu samedi 7 mai, en fin d’après-midi. Mercredi dernier, nombre d’entre eux avaient goûté de près aux tonfas et aux menottes de la police, dégagés manu militari de l’immeuble qu’ils occupaient avenue Simon Bolivar dans le XIXe arrondissement. Beaucoup sont arrivés par bateau sur l’ile italienne de Lampedusa, après avoir quitté leur patrie il y a environ deux mois. Grâce aux visas humanitaires temporaires délivrés en masse par les autorités italiennes, ceux-ci se sont vus conférer le droit de se déplacer librement dans l’espace Schengen, au plus grand dam de Claude Guéant et de son patron.

Les premiers types avec qui j’ai discuté, m’ont confié être à Paris depuis cinquante-cinq jours environ, après quinze jours à Lampudesa et une épopée ferroviaire qui les a menés à Naples, Rome, Milan, Nice et finalement Paris. Mais la conversation tourne souvent court. Certains ne maitrisent pas très bien le français. D’autres n’ont tout simplement pas spécialement envie de bavarder avec les journaleux. Probablement afin d’éviter l’escalade médiatique, il n’est d’ailleurs pas question de laisser entrer dans le gymnase le journaliste de passage, le message placardé sur la porte battante étant clair à ce sujet. Mais qu’importe, avec le soleil qui tabasse, c’est évidemment dehors que les choses se passent. Ou ne se passent pas d’ailleurs, tant le temps semble figé.

Les crasses subtilités de l’Europe de Schengen

Finalement, c’est en partageant une cigarette que je fais la connaissance de Slah, un Tunisien de vingt-trois ans. A la différence de la majorité des occupants, ce garçon au crâne rasé n’est pas passé par Lampedusa pour rejoindre la France. Étudiant en kinésithérapie à Bucarest jusqu’en décembre, il a subi le contre-coup de la révolution tunisienne en vivant à l’étranger. En décembre son père lui passe un coup de fil désagréable qui va le mener jusqu’à Paris:

Mon père était très lié avec l’ancien gouvernement de Ben Ali dans la ville de Redeyef. Quand la révolution a commencé, il m’a appelé et m’a dit que ça allait devenir compliqué pour lui. Il m’a dit qu’il ne pourrait plus m’envoyer d’argent et que j’allais devoir me débrouiller tout seul et réfléchir à ce que j’allais faire. J’ai donc décidé de venir en France.

Le 31 décembre 2010, pendant que Michèle Alliot-Marie profite des dernières heures de ses vacances tunisiennes, Slah débarque à Beauvais et entame un périple qui le mènera à Marseille, Lille, Nantes puis Paris avec un unique leitmotiv, trouver une école de kiné qui l’acceptera pour terminer ses études. Le choix d’un pays francophone, supposément ami de la Tunisie, lui paraît naturel. Il découvre pourtant les crasses subtilités de l’Europe de Schengen. De cabinets d’avocats en préfectures de police, il apprend que son visa Schengen de type C délivré en Roumanie ne lui permet pas d’étudier en France, tout juste de séjourner 90 jours sur le territoire français. Alors qu’il n’est pas même clandestin, ce gaillard vêtu d’un tee-shirt bleu, d’un jean et d’une paire de tennis en toile, subit le racisme et la pression de la police. Une arrestation sans raison finit par le convaincre de venir à Paris:

Un jour, je me suis fait arrêter à Nantes dans la rue, comme ça, et on m’a placé en garde à vue alors que j’étais en situation régulière. Du coup, j’ai fini par venir à Paris, il y a trois mois. Paris, c’est plus grand que la province, on a moins de chances de se faire arrêter par la police et il y a beaucoup d’associations d’aide tunisiennes. Mais ça ne l’évite pas pour autant. Un jour, je dormais dans un parking vers Poissonnière et la police m’a arrêté. La femme policière m’a très mal parlé, elle m’insultait et me disait “ferme ta bouche” tout le temps. J’ai fini attaché à une chaise avec des menottes pendant des heures et on a pris mes empreintes alors que j’étais en situation régulière, je le répète.

Devant la gentillesse du lascar, les anecdotes qu’il empile font franchement mal au cœur. A Paris, Slah dort souvent dehors, finit par s’installer dans l’immeuble de la rue Bolivar puis subit l’expulsion de la semaine passée. A la différence de beaucoup venus pour trouver du travail, ce jeune tunisien ambitionne simplement de finir ses études en France, ce qui se révèle impossible sans un visa Schengen de type D – réservé aux étudiants – qu’il ne pourrait obtenir qu’en se le faisant délivrer en Tunisie. Et c’est là que l’histoire déraille pour lui. Les liens de son père avec l’ancien régime l’empêchent de retourner au bled, de peur de se faire tuer, de ses propres mots. Sans nouvelle de ses parents qui ne répondent plus au téléphone ni sur internet depuis janvier, les informations que ses amis – restés au pays – lui donnent, le dissuadent de rentrer:

Je parle avec mes amis sur internet. Ils me racontent ce qui se passe. Chaque jour, il y a des morts en Tunisie. Dans mon quartier, on ne peut même plus sortir entre 17h et 9h du matin. Au final, que je sois ici ou là-bas, je vais mourir. On a même pensé à faire une grève de la faim avec d’autres Tunisiens tellement on est désespéré. Ce n’est pas ma faute d’être Tunisien. Ce n’est pas ma faute si mon père a le passé qu’il a. Il ne me manque qu’une année d’étude et je pourrais travailler. J’ai même pensé à partir en Suède mais je n’ai pas d’argent.

Sentiment d’impuissance

En attendant, Slah s’excuse de taxer des cigarettes. Comme tous ses compagnons d’infortune, il survit tant bien que mal grâce à l’aide des nombreuses associations tunisiennes de France mais aussi celle des riverains de la rue de la Fontaine au Roi qui font preuve d’une solidarité exemplaire, ce qu’il ne manque pas de souligner. Les uns apportent des vivres, du café ou des cigarettes. Les autres leur ouvrent les portes de leur appartement pour qu’ils puissent se doucher. Certains, en guise de solidarité, vont même jusqu’à dormir avec eux dans le gymnase. Pour autant, ces gestes individuels d’une classe épatante ne sont pas sans poser des questions d’ordre plus générale sur le rôle de la machine étatique dans la situation pitoyable que ces réfugiés tunisiens se coltinent au quotidien.

Quand le garçon m’avoue qu’il est profondément choqué de vivre le même enfer en France qu’en Tunisie, et me demande où sont la liberté, l’égalité et la fraternité dans cette histoire, je suis bien en peine de lui apporter une autre réponse qu’un regard fuyant, empreint de tristesse. Pour la première fois depuis longtemps, je ressens un sentiment d’impuissance en tant que journaliste et en tant qu’être humain, le même qui ne m’avait pas lâché durant mon séjour à Ceuta l’année dernière. Il n’y a rien qui foute plus la honte d’être Européen que ces histoires de migrants empêtrés dans les filets administratifs de l’espace Schengen.

La position de journaliste a cela de commode qu’elle impose – face à ce type de témoignage – d’avoir une dose de recul, mélange de protection et de lâcheté. Mais si Ceuta est espagnole, Paris est bien française. Et cette affaire de gymnase n’est plus une question de réalité vaguement européenne mais bien une affaire de politique intérieure. Après les kilomètres de bourdes au moment de la révolution et les saillies grandiloquentes sur la prétendue amitié franco-tunisienne, il serait peut-être temps, au moins une fois, que ce gouvernement allie les actes à la parole et agisse autrement qu’en foutant des coups de savates sur tout ce qui ressemble à un migrant. En attendant, pour ces Tunisiens de la rue de la Fontaine au Roi, ce qui est français n’a rien de chic.


Crédits photo: Flickr CC alainalele

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Freaks: espèce de salles obscures http://owni.fr/2011/04/21/freaks-espece-de-salle-obscure/ http://owni.fr/2011/04/21/freaks-espece-de-salle-obscure/#comments Thu, 21 Apr 2011 17:30:34 +0000 Ophelia Noor http://owni.fr/?p=58228 En octobre 1931, Freaks ou La Monstrueuse parade est en plein tournage. Les États-Unis sont encore dans la tourmente de la Grande dépression de 1929 et l’Europe fait face à la montée du fascisme et du nazisme. Le choc des mutilés de la Première Guerre est encore vif dans les mémoires: le cinéma connaît l’âge d’or des films de monstres et entre dans l’ère du parlant.

Dans le monde du cirque, c’est la grande époque des “sideshow” où sont présentés, en marge du spectacle principal, des êtres singuliers : hommes-tronc, femmes à barbe, avaleurs de sabres, microcéphales, siamois, etc.

Prince Randian, un des acteurs du film Freaks

L’ambiguïté de ce film commence dès le tournage où le réalisateur Tod Browning, auréolé de gloire après le tournage de Dracula [en] avec Bela Lugosi, impose à la Metro Goldwyn Mayer de monter le casting avec des phénomènes de foire issus des cirques du pays. La concurrence est rude entre les studios hollywoodiens et la MGM cherche à faire un gros coup face au succès de Frankenstein produit par Universal.

Le film est un échec cuisant, et il ne connaitra sa seconde vie qu’à partir des années 1960 lors d’une représentation au festival de Cannes. Freaks est reconnu aujourd’hui comme un film culte et universel sur la représentation du monstre moral et du monstre physique, où la fiction rejoint la réalité sur le tournage :

Parmi les anecdotes les plus célèbres mais aussi les plus emblématiques du malaise que provoqua la constitution d’une telle équipe, on se souvient (…) des problèmes récurrents de cantine, le personnel de la MGM protestant contre le fait d’être attablé dans la même pièce que les monstres, ou encore la triste et horrible nausée qui gagnait F. Scott Fitzgerald, (…) lorsqu’il observait la curieuse troupe manger (…).

On se souvient aussi des diverses tensions entre les acteurs, des multiples rivalités entre les monstres qui, bénéficiant chacun du statut de vedette dans leur cirque d’origine, n’appréciaient que moyennement de partager leur notoriété.

En 2011, Freaks est l’un des films sélectionnés dans le dispositif Lycéens et apprentis au cinéma en région PACA, au côté d’un autre film de monstres, Starship Troopers de Paul Verhoeven (1997). Boris Henry, chercheur-enseignant en cinéma, et intervenant pédagogique dans les classes, raconte que les élèves sont restés cois devant le film :

Ils ont eu beaucoup de mal à croire que les Freaks étaient réels, et que Tod Browning avait tourné sans effets spéciaux, trucages ou maquillage. Le film est en dehors de leur canon habituel et par opposition, leurs réactions sur Starship Troopers étaient plus réservées. Habitués à l’évolution des effets spéciaux, tant au cinéma qu’avec les jeux vidéo, ils n’ont pas adhéré à l’esthétique de ce film qu’ils ont trouvé vieillot. Les insectes géants manquaient de crédibilité esthétique, ils ne les ont pas fascinés comme les corps des phénomènes de la Monstrueuse parade qui leur ont fait se poser beaucoup de questions sur la représentation du corps mutilé ou handicapé, sur le monstre, la mobilité et la sexualité notamment.

Le corps de l’acteur est, chez Browning, un instrument de la déformation et est au centre d’un dispositif dépourvu d’effets spéciaux. Il donne à voir le monstre qui est en chacun de nous. L’intérêt de Browning s’est toujours porté sur les acteurs, en témoigne sa longue collaboration avec Lon Chaney, surnommé “L’Homme aux Milles Visages”.

Pour Browning, “les acteurs sont des personnes à la marge de la société, ils sont singuliers. Le corps hollywoodien est un corps monstrueux, aujourd’hui encore, on le constate avec la chirurgie esthétique chez les stars, et le monstre est un dispositif en soi auquel participe l’acteur. Être acteur c’est aussi être un monstre”, selon Boris Henry.

Si Freaks n’a jamais fait l’objet d’un remake, il n’en a pas moins inspiré beaucoup de cinéastes. David Lynch avec Elephant Man et Twin Peaks, ou Tim Burton avec Big Fish, qui a aussi sa galerie de monstres forains. La chaîne HBO a notamment produit une série sur les “sideshows” dont l’action se passe dans les années 1930 aux États-Unis, La caravane de l’étrange.

Pour Boris Henry,

Freaks est en quelque sorte la queue de la comète de la culture foraine dans laquelle on montrait les monstres ; cette culture ayant en grande partie disparu, le regard porté sur les phénomènes a changé et il est donc difficile, voire sans doute impossible, de refaire un film comme Freaks.


Freaks, dans son intégralité [en]:

Hans et Frida
Prince Randian, l’homme-tronc
Cléopâtre pendant le dîner de noces
Johnny Eck, l’homme sans jambes
Minnie Woolsey dite Koo Koo
Schlitze
Cléopâtre “One of us ! One of us !

Les soeurs Hilton
Les soeurs siamoises Ping et Jing dans Big Fish de Tim Burton, 2003
The Red Room dans Twin Peaks Fire Walk With Me de David Lynch
Edward aux mains d’argent
Big Fish de Tim Burton, 2003 ©Columbia Pictures



Retrouvez tous les articles de notre dossier “monstres” sur OWNI.
- “Le corps jugé monstrueux n’a pas d’humanité”
- “Un nouvel appendice pour l’espèce humaine ?”

Image de Une par Loguy /-)

Crédits photos et illustrations :
Les enfants de cinémaCNC ressourcesSite ImageImages de la cultureLycéens et apprentis au cinéma, région PACASunday MagazinePhreeque ; Sony Pictures

Via Flickr Something by the wolf [cc-by-sa]

Pour aller plus loin :
Le dossier pédagogique sur Freaks, par Boris Henry, édité par le Centre National de la Cinématographie pour le dispositif Lycéens et apprentis au cinéma
Cinémaction nº125 “Tod Browning, fameux inconnu” de Pascale Risterucci et Marcos Uzal, 2007
>”Freaks, la monstrueuse parade de Tod Browning” de Dick Tomasovic, Editions du Céfal, 2005Lon Chaney chez Tod Browning [article] de Carole Wrona, sur le site Critikat
La télégénie du monstre [pdf] de Jean-Pierre Sélic
Le site Human Marvel
Le site Sunday Magazine
Le casting complet de Freaks [en]

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http://owni.fr/2011/04/21/freaks-espece-de-salle-obscure/feed/ 16
Revenu universel: « la première vision positive du XXIe siècle » http://owni.fr/2011/03/17/revenu-minimum-garanti/ http://owni.fr/2011/03/17/revenu-minimum-garanti/#comments Thu, 17 Mar 2011 10:43:23 +0000 Mona Chollet & Thomas Lemahieu http://owni.fr/?p=50144 Après avoir vécu douze ans dans une roulotte de cirque, pour être libre et pour économiser un loyer, Susanne Wiest s’est installée à Greifswald, dans le nord de l’Allemagne. Elle travaille comme maman de jour, sans gagner suffisamment pour joindre les deux bouts : elle doit accepter l’aide de ses parents. Une réforme fiscale, qui l’appauvrit en intégrant les allocations de ses enfants à son revenu imposable, augmente encore son exaspération et son sentiment d’absurdité. Et puis, un jour, elle tombe sur une carte postale. Une carte postale dorée, avec, en lettres blanches, cette simple question :

Quel travail feriez-vous si votre revenu était assuré ?

Derrière la carte – et la question -, il y a Enno Schmidt, un artiste allemand établi en Suisse alémanique, et Daniel Häni, qui dirige à Bâle Unternehmen Mitte, une ancienne banque reconvertie en centre social et culturel (une exception notable à la règle qui veut que seules les usines désaffectées connaissent ce destin). Ils militent pour un revenu inconditionnel qui serait versé à chaque citoyen afin de lui permettre d’assurer sa subsistance – lui laissant donc le choix d’occuper ou non, en plus, un emploi rémunéré. L’idée séduit Susanne Wiest, qui joint ses forces à celles des deux hommes, multipliant avec eux débats, tribunes et happenings.

En décembre 2008, usant d’un droit accordé depuis 2005 à tout citoyen allemand, elle lance une pétition en ligne demandant au Bundestag de se pencher sur la question du revenu de base. Pour que les parlementaires accèdent à une telle demande, 50 000 signatures sont requises ; la pétition en recueille 120 000. Ce succès inattendu entraîne celui du film réalisé par Häni et Schmidt, et diffusé sur Internet : Grundeinkommen – Ein Kulturimpuls (« Le revenu de base – Une impulsion culturelle », film adossé à un site) : entre sa mise en ligne et le mois de novembre 2010, il a été téléchargé 350 000 fois, l’essentiel des connexions venant d’Allemagne. L’audition de Susanne Wiest au Bundestag a eu lieu le 8 novembre 2010.

Susanne Wiest, Enno Schmidt et Daniel Häni

Entre-temps, Enno Schmidt et Daniel Häni ont reçu un renfort supplémentaire : celui de Marie-Paule Perrin et Oliver Seeger, un couple franco-suisse qui, après avoir longtemps vécu dans le sud de la France, s’est installé près de Zurich. Anciens de Longo Maï, une coopérative agricole communautaire établie après 1968 dans les Alpes de Haute-Provence, ils sont aux prises, comme tous ceux qui gardent le cœur à gauche, avec le déclin des idéologies progressistes. Le film les frappe au point qu’ils décident d’en produire une version française, disponible en ligne depuis octobre 2010.

L’Allemagne nous avait déjà offert le « Manifeste des chômeurs heureux », traduit en français en 2004 par le mensuel de critique sociale marseillais CQFD . Au niveau mondial, le revenu garanti est promu par le réseau Basic Income Earth Network (BIEN). En France aussi, l’idée fait son chemin (voir l’appel pour le revenu de vie, lancé en mai 2009). C’est sans doute le philosophe André Gorz, disparu en 2007, qui a le plus contribué à l’étayer et à la diffuser. En 2000, sur notre site Periphéries.net (voir « Feignants et bons à rien »), on s’était fait l’écho des revendications du Collectif d’agitation pour un revenu garanti optimal (CARGO), fondé au sein d’Agir ensemble contre le chômage (AC !) et auteur d’un CD à l’insolence rafraîchissante : « Monsieur Jospin, est-ce qu’il ne resterait pas un chouïa de société d’assistanat pour moi ? » , dans une veine reprise depuis par Julien Prévieux avec ses hilarantes Lettres de non-motivation.

Une “valeur travail” plus ancrée en France qu’en Allemagne ou en Suisse

Pourtant, il faut bien constater que l’hypothèse du revenu de base rencontre un écho bien moins large en France qu’en Allemagne ou en Suisse.

Contrairement aux clichés qui prétendent que les peuples germaniques disciplinés ont la religion du travail, tandis que les Français latins sont d’indécrottables paresseux réputés dans le monde entier pour faire grève pour un oui ou pour un non, on se rend compte que la “valeur travail” est bien plus ancrée en France, observe Marie-Paule Perrin. La gauche radicale y est plus idéologique qu’ailleurs, et elle reste largement ouvriériste. Dans les pays nordiques, les gens sont plus pragmatiques, plus ouverts, et ils ont davantage l’habitude d’examiner les choses par eux-mêmes, sans se préoccuper de ce qu’en dit tel ou tel grand penseur. Et, après tout, pourquoi devrions-nous rester prisonniers des théories politiques dont nous avons hérité, si nous estimons qu’elles ne sont plus adaptées à la situation dans laquelle nous sommes ?

En France, le mouvement Utopia, transversal au Parti socialiste, aux Verts et au Parti de gauche, qui porte la revendication du revenu garanti, a édité cette année un petit livre de synthèse sur le sujet : Un revenu pour tous – Précis d’utopie réaliste. L’auteur, Baptiste Mylondo invite d’abord à se méfier des contrefaçons. Dans le sillage de Milton Friedman, en effet, certains libéraux se prononcent pour le versement à chacun d’un « misérable subside » qui ne permettrait pas de vivre, mais fonctionnerait plutôt comme une subvention déguisée aux entreprises : celles-ci disposeraient d’une réserve de main-d’œuvre qu’elles pourraient embaucher à vil prix, tandis que le démantèlement des droits sociaux se poursuivrait de plus belle. Mylondo définit dix critères indispensables pour permettre au revenu garanti de jouer son rôle libérateur. Les voici, histoire de savoir tout de suite de quoi l’on parle :

  • Revenu en espèces (et non en nature)
  • Versé à chaque citoyen
  • Versé sans condition (de ressources, d’activité, d’inactivité, etc.)
  • Versé sans contrepartie (recherche d’emploi, travail d’intérêt général, etc.)
  • Cumulable avec d’autres revenus
  • Versé à titre individuel (et non à l’ensemble du foyer)
  • Versé tout au long de la vie
  • Montant forfaitaire (avec toutefois une distinction entre personnes majeures et mineures)
  • Montant suffisant (permettant de se passer d’emploi)
  • Versement mensuel.

Au premier abord, l’idée paraît extravagante, irréaliste, tant chacun reste persuadé de devoir produire la richesse qu’il consomme – une croyance pourtant totalement irrationnelle. Loin d’être une vue de l’esprit, le revenu de base constitue plutôt une utopie « déjà là », en filigrane dans la réalité présente. Le film de Daniel Häni et Enno Schmidt souligne qu’en Allemagne, aujourd’hui, seul 41% de la population tire son revenu de son emploi : tous les autres vivent de revenus dits « de transfert ». « Il faut savoir exploiter les brèches qui s’ouvrent dans la logique du système pour les élargir », écrivait André Gorz, qui citait en exemples « le revenu parental d’éducation (un an avec 80% du salaire pour chaque enfant en Suède, le partage de cette année entre la mère et le père étant sur le point d’être exigé) et, d’autre part, la forme du droit au congé formation (un an au Danemark) ». De même, la récente contestation du projet Fillon de réforme des retraites a été l’occasion pour le sociologue Bernard Friot de prôner, à partir de la logique de la retraite par répartition, une forme de revenu garanti ; son raisonnement a suscité beaucoup d’intérêt, en particulier lors de son passage chez Daniel Mermet dans « Là-bas si j’y suis », sur France Inter .

Il peut toutefois sembler délirant de disserter sur le revenu de base alors que, depuis trente ans, dans les pays occidentaux, la tendance consiste à refermer les brèches bien plus qu’à les élargir. La même idéologie punitive, dissimulant l’exploitation et la domination la plus crue sous les traits d’un moralisme archaïque, sévit partout. Les gouvernements de tous bords ont renforcé les conditionnalités de l’aide sociale et adopté des politiques dites d’« activation », visant à « remettre au travail » des chômeurs présentés comme de dangereux parasites . Du droit, on est passé à l’aumône. Sous le gouvernement de Gerhard Schröder, l’Allemagne a adopté la réforme Hartz, qui a réduit le montant et la durée des allocations chômage tout en renforçant le contrôle et la culpabilisation de leurs bénéficiaires. En France, le face-à-face orchestré par l’Etat entre les agents de Pôle Emploi et les chômeurs, deux populations qu’il amène à se maltraiter mutuellement, illustre assez bien le cauchemar que représente, comme l’avait prédit Hannah Arendt, une « société du travail sans travail ». Et encore : tout cela, avant que la crise ne déferle et que le fléau de l’austérité, avec ses coupes sauvages dans les finances publiques, ne s’abatte sur les Etats…

Nos politiques de l’emploi sont vouées à l’échec

Si on croyait impressionner Marie-Paule Perrin par ce tableau apocalyptique, c’est raté. Il ne lui tire guère plus qu’un haussement d’épaules. « Cela ne change rien au fait que les emplois qui ont été détruits, ou qui sont partis dans les pays du Sud, ne reviendront pas, réplique-t-elle. La solution, ce n’est pas de rogner sur les budgets sociaux : c’est de donner de l’air. C’est de libérer les énergies, les idées, de démocratiser la capacité de réflexion et d’action, au lieu de s’en remettre à des “élites” dépassées. Notre problème n’est pas que l’on consacre trop d’argent au social, mais que nos politiques de l’emploi sont vouées à l’échec. Et puis, si les gens ont compris une chose avec la crise, c’est bien que de l’argent, il y en a… »

Oliver Seeger abonde : « En réalité, le plein-emploi n’a jamais existé ! Nous courons après une chimère depuis des décennies. S’en débarrasser enfin serait d’autant plus bénéfique que c’est aussi lui qu’on invoque pour justifier la recherche de la croissance, alors même qu’une croissance éternelle, on le sait, n’est ni possible, ni souhaitable. » En somme, il faut, comme le dit dans le film Peter Ulrich, de l’université de Saint-Gall, « prendre acte du fait que le marché du travail ne pourra plus assurer l’intégration sociale de toute la population ».

Le « droit au travail », un non-sens : « Il n’existe pas de droit à être obligé de faire quelque chose »

En France, la révolte contre la réforme des retraites, cet automne, a d’ailleurs mis en lumière avec une force inédite la perte de sens et la souffrance qui sont le lot des salariés aujourd’hui : dans ce qu’exprimaient grévistes et manifestants, les deux années supplémentaires imposées pour la retraite à taux plein n’étaient que la goutte d’eau qui faisait déborder le vase. « Alors que les nouvelles technologies informatiques sont censées alléger les peines physiques, que plus des deux tiers des salariés appartiennent au secteur tertiaire et que la durée légale du travail n’est que de trente-cinq heures, voilà qu’apparaît une image lugubre de l’activité professionnelle, associée à la mort ou à la privation de vie », écrit la sociologue Danièle Linhart . De quoi retenir l’attention d’Oliver Seeger, qui, comme Paul Lafargue dans son célèbre Droit à la paresse, n’est jamais parvenu à comprendre que le prolétariat « manifeste pour réclamer le droit de se faire exploiter ». Dans le film, on entend ces mots frappants au sujet du « droit au travail » : « Il n’existe pas de droit à être obligé de faire quelque chose, de même qu’il n’existe pas de droit à être acheté. Le droit au travail ne peut être que le droit à exercer une activité choisie, que personne ne peut nous acheter ou nous enlever. »

Souvent stérile, quand il n’est pas nuisible, rendu infernal par les inépuisables ressources de perversité du management, l’emploi salarié contraint est peut-être bien devenu un cadre intenable pour l’activité humaine. « Il faut rompre avec les vieux schémas de pensée, en finir avec l’idée fausse que seul le travail rémunéré constitue une contribution méritoire à la société. En réalité, c’est souvent exactement l’inverse », lance dans le film la députée allemande Katja Kipping (Die Linke).

Renoncer à l’horizon illusoire du plein-emploi, ce serait aussi supprimer tous les dispositifs d’un coût exorbitant mis au service de cet objectif, comme les subventions englouties dans l’aide aux entreprises, et censées les inciter à embaucher – en pure perte. La question du mode de financement du revenu de base n’en serait que plus facile à résoudre. Encore plus facile, faudrait-il dire : on trouve chez ses partisans de nombreuses propositions concurrentes, des conceptions différentes des impôts ou des transferts sociaux qu’il faudrait créer, conserver ou supprimer, et toutes – certaines étant combinables entre elles – ont leur pertinence. Daniel Häni et Enno Schmidt plaident pour une suppression de tous les impôts à l’exception de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), dont le caractère inégalitaire serait annulé, comme leur film l’explique très bien, par l’instauration même du revenu de base. Cette solution n’a cependant pas les faveurs de Baptiste Mylondo, plus intéressé, dans le contexte français, par une hausse de la cotisation sociale généralisée (CSG). BIEN-Suisse vient de publier un livre faisant le point sur les différentes thèses circulant dans le pays quant aux modes de financement .

N’est-il pas vertigineux de réaliser que l’aspect comptable du revenu de base ne pose aucune difficulté ? On touche alors du doigt à la fois la puissance et la fragilité des croyances, des représentations sur lesquelles repose le système dans lequel nous vivons. Le débat à mener n’est donc pas prioritairement d’ordre financier : il est avant tout culturel. Il suffit en effet d’évoquer le revenu garanti pour qu’aussitôt surgissent dans l’esprit de vos interlocuteurs des visions bachiques d’une société livrée au chaos et à l’anarchie. Un sondage mentionné dans le film pointe l’ironie de cette réaction : parmi les personnes interrogées, 60% disent qu’elles ne changeraient rien à leur mode de vie si elles touchaient le revenu de base ; 30% travailleraient moins, ou feraient autre chose ; et 10% répondent : « D’abord dormir, ensuite on verra. » En revanche, 80% se disent persuadées que les autres n’en foutront plus une rame… « Jusqu’ici, personne n’a encore dit : “Je me mets en jogging, je m’installe sur le canapé et j’ouvre une canette” », constate Oliver Seeger, qui serait presque déçu. Le film le fait remarquer très justement :

Se libérer du travail signifie aussi se libérer pour le travail. Penser qu’au-delà de la grille, il n’y aurait que vacances et loisirs, c’est le point de vue de la dépendance.

Les expériences qui ont déjà été tentées ici et là montrent d’ailleurs une réalité beaucoup plus sage que ces fantasmes débridés.

« Il est plausible d’imaginer que dans les pays riches, le revenu de base aboutisse à une forme de décroissance, tandis que ce serait l’inverse dans les pays pauvres. » C’est en tout cas ce qui s’est produit à Otjivero, le village de Namibie où a été instauré pour deux ans, début 2008, un revenu garanti de 100 dollars namibiens par mois pour tous les habitants de moins de 60 ans, « à l’initiative d’un pasteur qui n’en pouvait plus du développement », résume Oliver Seeger . « Contrairement aux microcrédits et à beaucoup de programmes d’aide au développement classiques, le revenu minimum a un impact non seulement sur la production, mais aussi sur la demande, expliquait le chercheur Herbert Jauch, membre de la Basic Income Grant Coalition (BIG) de Namibie, à la Frankfurter Rundschau. En Afrique, le pouvoir d’achat se concentre en général dans quelques centres, ce qui force les gens à quitter les campagnes pour les villes, où les bidonvilles finissent par s’étendre. Le revenu minimum garanti permet à des régions rurales de se développer, il crée des marchés locaux et permet aux gens d’être autosuffisants . »

Si les sociétés occidentales doivent aller vers la décroissance, il estime que le revenu de base en serait le meilleur moyen : « Il pourrait enclencher une évolution des mentalités. La décroissance implique un changement de valeurs ; or un changement de valeurs ne se décrète pas ! Aujourd’hui, une large part de la consommation tient au fait que l’on compense les frustrations engendrées par l’obligation d’avoir un emploi souvent peu épanouissant en tant que tel. » En somme, cette consommation « de dédommagement » pourrait disparaître d’elle-même si les gens n’étaient plus dépossédés de leur bien le plus précieux : leur temps. « Sinon, glisse Marie-Paule Perrin, on en est réduit à prôner la décroissance en leur donnant mauvaise conscience. Et ça, c’est insupportable. »

En allemand, Häni et Schmidt ont cette formule : « Freiheit statt Freizeit » – « la liberté au lieu du temps libre ». Et c’est bien cela qui fait peur : la liberté. Marie-Paule Perrin se rappelle avoir entendu parler pour la première fois du revenu garanti autour de 1997, avant le vote de la loi Aubry sur les 35 heures, en France : « On se demandait ce que les gens allaient faire du temps que la loi allait libérer, on réfléchissait au partage entre travail et loisirs, et, de fil en aiguille, au sens de la vie. Beaucoup ressortaient Le Droit à la paresse. » A droite, la psychose des 35 heures était en marche. En 2003, l’essayiste libéral Nicolas Baverez estimait sans complexes que, autant la réduction du temps de travail est:

appréciable pour aller dans le Lubéron, autant, pour les couches les plus modestes, le temps libre, c’est l’alcoolisme, le développement de la violence, la délinquance .

Une utopie élitiste ?

A gauche aussi, cette peur existe. Un reproche récurrent adressé au revenu de base le qualifie d’utopie élitiste, imaginée par des bobos et des intellos ne tenant pas compte du fait que certaines classes sociales seraient moins bien armées pour faire face à cette liberté nouvelle. « Moi, c’est cette objection qui me semble extraordinairement élitiste, au contraire », assène Oliver Seeger. Il invoque l’exemple de la lutte des ouvriers de Lucas Aerospace, qui, dans les années 1970, au Royaume-Uni, avaient élaboré, au terme de deux ans de réflexion collective, un Plan alternatif pour leur entreprise. « Refusant la logique des licenciements au nom de la prétendue rentabilité de la production, le Plan évoque la nécessité de s’appuyer sur d’autres besoins que ceux du capitalisme, écrit à ce sujet le site Solidarités.ch. Dans le combat pour déterminer à quoi doit être utilisée la force de travail, les travailleurs développent une première expérience d’un réel contrôle ouvrier. Ils ne se contentent pas en effet de gérer la structure capitaliste. Ils veulent travailler et utiliser les forces productives existantes pour répondre aux réels besoins de la société et pour œuvrer de telle sorte que le travailleur puisse développer toute sa capacité productive. » Et les idées ne manquaient pas : technologies permettant des économies d’énergie ou recourant à l’éolien et au solaire, matériel hospitalier, appareils de dialyse portatifs ou véhicules pour handicapés… On pourrait ajouter à cet exemple celui, plus général, de la perruque, pratique par laquelle un ouvrier détourne une machine pour son propre usage.

« A Longo Maï, se souvient Oliver Seeger, il y avait toujours ce présupposé selon lequel nous étions une avant-garde révolutionnaire, une petite élite qui se préparait pour le jour J – on ne l’exprimait peut-être pas de façon aussi caricaturale, mais on n’en pensait pas moins. Aujourd’hui, c’est justement cela qui me séduit dans le revenu de base : la perspective de laisser les gens libres, pour une fois. De ne pas penser à leur place, de ne pas leur prémâcher une idéologie qu’ils seraient condamnés à suivre – puisqu’elle ne viendrait pas d’eux. Là, tout part de l’individu, de sa réflexion personnelle. » Comme le dit dans le film Wolf Lotter, journaliste économique à Hambourg : « Le grand défi, c’est que chacun doit réapprendre à vivre. » Et l’on peut parier que toutes les classes sociales seraient également paumées, au début, devant cette liberté nouvelle : « Le revenu de base implique de se mettre en jeu, de se donner du mal. J’espère bien que les gens auraient mal à la tête, et au cœur, et au ventre, que tout leur métabolisme serait dérangé, s’ils devaient réfléchir à ce qu’ils ont réellement envie de faire ! poursuit Oliver Seeger. Comment pourrait-il en être autrement quand, pendant des années, on est allé au turbin sans se poser de questions ? Mais moi, j’aimerais vraiment avoir une chance de voir ce que cela pourrait donner. Cela me rend très curieux. »

« Le revenu de base démontre que l’égalité, loin d’être l’ennemie de la liberté, en est la condition »

Sans cette liberté, ajoute-t-il, il ne saurait y avoir de démocratie réelle : « Un citoyen ne peut pas décider librement s’il est exploité dans un processus de production. Pour être membre d’une démocratie, il faut être indépendant. C’est bien pour cela que, chez les Grecs, les esclaves ne votaient pas ! » Marie-Paule Perrin a encore une autre raison d’être séduite par cette perspective : « Ce serait une manière de mettre fin au débat qui agite régulièrement les éditorialistes français, et qui me casse les pieds, sur la prétendue opposition entre égalité et liberté : ils arguent qu’on ne peut pas vouloir l’égalité sans renoncer à la liberté – sans que cela nous ramène au goulag, en somme. Or, avec le revenu de base, l’égalité devient la condition de la liberté. »

Une autre objection immanquablement suscitée par le revenu de base, « Mais qui fera les sales boulots ? », constitue à elle seule un aveu terrible, fait-elle remarquer : « La poser, c’est admettre qu’il nous faut une catégorie de population suffisamment vulnérable pour ne pas pouvoir refuser les boulots dont nous ne voulons pas. » Les solutions possibles données par les partisans du revenu garanti varient assez peu. Il y en a trois : les faire soi-même, les automatiser et les rationaliser, ou enfin reconnaître leur utilité sociale et les payer en conséquence, de façon à les rendre attractifs sur le plan financier . On pourrait aussi imaginer que la disparition d’une main-d’œuvre captive provoque une prise de conscience qui conduirait, par exemple, à réduire le volume des déchets produits, ou à abandonner des comportements négligents et méprisants.

Transformer les individus en personnes

Se pose aussi la question de savoir comment définir les « membres d’une communauté politique » qui auraient droit au revenu de base : le critère serait-il le domicile ? La nationalité ? « Cette question n’est pas tranchée. Elle suscite une certaine épouvante à l’idée que, si on accordait ce droit à tout le monde, les étrangers débarqueraient en masse. Mais il faut avoir en tête que si chacun était assuré d’un revenu, la défiance envers les immigrés serait déjà bien moindre… » L’un des mérites du revenu de base serait son « effet sur l’escalade des tensions sociales », comme l’observe dans le film le journaliste Wolf Lotter.

Autre critique que l’on entend formuler : le fait que le revenu de base soit un droit individuel ne risque-t-il pas d’aggraver encore les ravages de l’individualisme, d’accélérer la disparition de toute logique collective ? « Dans ce cas, plutôt que de dire “l’individu”, on peut dire “la personne” », répond Marie-Paule Perrin, familière de la pensée de Miguel Benasayag. A l’individu, figure de la séparation, de l’aliénation, de l’impuissance, celui-ci oppose en effet la personne, « au sens où chacun de nous est intimement lié au destin des autres : ma liberté ne finit pas où commence la vôtre, mais existe sous condition de la vôtre », nous expliquait-il. De fait, le revenu de base peut même apparaître comme un moyen de (re)faire des individus des personnes. Dans Un revenu pour tous, Baptiste Mylondo cite les travaux de deux chercheurs de l’université catholique de Louvain qui ont tenté en 2004 de deviner les effets produits par le revenu de base en s’intéressant aux gagnants du jeu « Win for life », équivalent belge de ce qui s’appelle en France « Tac o Tac TV, gagnant à vie », garantissant le versement d’un revenu mensuel à vie. Parmi les différences importantes entre les deux situations, qui obligent à relativiser leurs conclusions, Mylondo en relève une qu’ils ont négligée : « Tandis que le bénéficiaire du revenu inconditionnel est entouré d’autres bénéficiaires, le gagnant du loto est totalement isolé. Or la valeur du temps libre croît avec le nombre de personnes avec qui il est possible de le partager. »

Plutôt que de rechercher l’autosuffisance, assumer l’interdépendance

« Chaque être humain porte en lui ses propres objectifs et son travail, et il les abandonne parce qu’il ne peut pas les convertir en argent. » Dans leur film, Daniel Häni et Enno Schmidt insistent sur l’épanouissement personnel que permettrait le revenu de base – un « épanouissement » réel, cette fois, c’est-à-dire débarrassé de sa dimension bullshit qui, aujourd’hui, aggrave l’aliénation en prétendant la soulager, puisque l’on éjecterait de l’équation le couple infernal management-consommation. Ils proposent de « prendre l’individu au sérieux ». Une très belle séquence les montre, à la gare de Bâle, distribuant aux passants de tous âges les couronnes en carton doré dont ils ont fait le symbole de leur combat. « Le plus intéressant dans ce système, c’est que je ne pourrai plus dire à la fin de ma vie que je n’ai pas pu faire ce que je voulais », énonce la comédienne bâloise Bettina Dieterle.

Et, en même temps, le revenu de base implique de reconnaître les liens de profonde interdépendance qui unissent les membres d’une société, et qui conditionnent cet épanouissement. C’est même l’un de ses traits les plus frappants : il invite à prendre conscience du fait qu’on travaille toujours pour les autres, même si on a l’illusion de travailler pour soi parce qu’on en retire un salaire. On est loin de l’utopie de beaucoup de décroissants, qui se montrent obsédés par l’autosuffisance et semblent se donner pour but d’être capables de produire tout ce dont ils pourraient avoir besoin. « Au-delà d’une certaine limite, l’autosuffisance ne peut pas être un projet politique, estime Marie-Paule Perrin. En Suisse, par exemple, la densité de population est telle qu’il serait inenvisageable de nourrir tous les habitants avec la production agricole du pays. »

« Je n’ai ni le besoin ni le désir de recevoir une aide de la société. Je ne veux compter que sur mes propres forces. »
Un jeune homme opposé au revenu de base

Dans une tribune intitulée « La politique sociale et le paradis » (PDF, en allemand), Susanne Wiest relate sa rencontre, lors d’un débat sur le revenu de base organisé dans sa ville, avec un jeune homme qui lui signifie d’emblée son opposition à cette idée : « Dès que j’aurai terminé mes études, je veux voler de mes propres ailes, lui dit-il. Je n’ai ni le besoin ni le désir de recevoir une aide de la société. Je ne veux compter que sur mes propres forces. » Elle raconte : « Je lui ai alors demandé s’il avait aussi construit l’université de Greifswald de ses propres mains, et les rues de la ville, ou encore s’il était responsable de ces bancs si agréables sur les remparts ? Le revenu de base n’est pas une prestation sociale pour les nécessiteux. Comme son nom l’indique, c’est une base. Et une base, il y en a toujours une : l’université qui ouvre ses portes, le pommier en fleur dans le jardin, le train dans lequel je peux monter. Quelle base sociale avons-nous aujourd’hui ? L’avons-nous choisie, ou a-t-elle simplement poussé là, mille fois rafistolée et adaptée ? Est-elle pour nous un jardin fertile, dans lequel je peux faire pousser une rangée de pommes de terre quand d’autres sources de revenus se tarissent, ou quand j’en ai envie ? Que puis-je faire aujourd’hui pour m’aider moi-même, pour me réaliser et construire ma vie ? Est-ce que la base Hartz IV [dernière des quatre réformes de l’assurance chômage allemande] nous rend service ? Avons-nous eu notre mot à dire à son sujet ? (…) Le revenu de base n’est pas un organisme de bienfaisance : c’est un jardin. C’est une base et une opportunité. »

Susanne Wiest

Un jardin ? Son interlocuteur commente : « Ça sonne bien ; on dirait presque le paradis. Mais l’être humain est paresseux : quand il lui manque la motivation, l’aiguillon, il ne fait plus rien. Le paradis, on sait bien que ça ne marche pas. » Comme quoi certaines conceptions ont la vie dure… Mais Susanne Wiest saisit la balle au bond : « Moi, j’aimerais bien récupérer le paradis. Pas le paradis où nous aurions été sans le savoir, mais celui que nous bâtissons nous-mêmes. Ce projet, c’est mon but ultime, mon aiguillon à moi. » Elle conclut, rêveuse : « “Revenu de base – Présentation d’une idée” : ça s’annonçait comme un débat inoffensif sur une question de politique sociale précise. Et puis nous nous sommes assis, et nous avons parlé du paradis, et de nos désirs les plus secrets, de nos attitudes face à la vie. Nous nous sommes révélés. J’ai appris de nouvelles choses sur moi-même et sur les autres, j’ai expérimenté et approché de plus près mes motivations les plus intimes. C’était une claire et belle soirée, et une merveilleuse discussion. »

« Le savoir, la formation, toute l’ingénierie accumulée, tout ça, c’est à nous tous »

La reconnaissance de l’interdépendance humaine est aux fondements philosophiques du revenu de base, que l’écrivain Yves Pagès, proche du CARGO, nous résumait dans un entretien : « L’argument, c’est que le salariat est en train de s’abolir de lui-même. Il n’y a plus de possibilité réelle de comptabiliser, d’individualiser un salaire d’une façon non arbitraire. Le savoir, la formation, toute l’ingénierie accumulée, tout ça, c’est à nous tous. Ne serait-ce que le langage : la possibilité même que nous parlions, cela fait déjà à peu près la moitié du travail. Les autonomes italiens, et notamment Paolo Virno, sont allés dénicher une idée de Marx : le general intellect. » C’est ce que le film de Daniel Häni et Enno Schmidt dit aussi à sa manière : « Le travail que chacun exécute n’a pas de prix, mais le revenu de base le rend possible. » Et, à côté de cela, il faut affirmer « le droit de chaque personne à profiter du bien-être de la nation ».

Est-ce parce qu’il imbrique aussi étroitement le personnel et le collectif que le revenu de base suscite une adhésion aussi enthousiaste chez ceux qui se laissent séduire ? Quoi qu’il en soit, Marie-Paule Perrin en constate les effets positifs sur elle : « Avant qu’Oliver ne me montre le film de Daniel et Enno, j’étais désespérée par l’état du monde, au point que je n’avais plus ni la force ni l’envie de me confronter aux problèmes sociaux ou politiques. J’étais comme paralysée, parce que je n’entrevoyais aucun début de solution. La perspective ébauchée par le revenu de base, en jetant un autre éclairage sur les choses, en me les faisant voir sous un autre angle, a suscité un redémarrage de la réflexion. »

Pour autant, qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas d’un projet révolutionnaire. Même si ses partisans ont leurs propres rêves et attentes quant à ce qu’il pourrait produire, le revenu de base ne prétend pas définir un modèle de la « bonne vie », mais seulement créer les conditions pour libérer les ressources de chacun et de tous – « donner de l’air », comme dit Marie-Paule Perrin. En ce sens, il est davantage une pochette surprise qu’une utopie au sens strict. Et on ne peut exclure le cas de figure où il serait dévoyé. Un modèle immunisé contre un tel risque ne saurait exister – et d’ailleurs, il vaut sans doute mieux ne pas le souhaiter. Pour reprendre une expression qu’affectionne particulièrement Oliver Seeger :

il est toujours possible de transformer un aquarium en bouillabaisse.

Il raconte : « Une amie qui est militante communiste, ici en Suisse alémanique, m’a dit avec le plus grand sérieux : “Le revenu de base, voilà typiquement une idée qui pourrait très mal tourner.” J’ai trouvé que c’était un comble ! Je lui ai répondu : “Ah oui, c’est sûr que vous, les communistes, vous êtes bien placés pour parler !” »

Il ne s’agit pas non plus de résoudre tous les problèmes. « Le propos n’est pas de s’attaquer aux inégalités de patrimoine, ou à la spéculation, même si rien n’empêche de lutter contre elles par ailleurs : c’est d’assurer à chacun la possibilité matérielle de mener sa vie comme il le souhaite. » A cet égard, le film de Häni et Schmidt risque de s’avérer très déroutant, voire choquant, pour quiconque est habitué au registre lexical de la gauche radicale française. Aucune logique d’affrontement ici ; ce qui est peut-être la faiblesse, mais aussi la force de la démarche. Comme l’illustre la discussion avec l’étudiant rapportée par Susanne Wiest, le thème du revenu de base fonctionne comme un laboratoire. Il amène à réfléchir à ce que l’on veut vraiment, aux conceptions dont on est imprégné ; une expérience dont chacun ne peut que sortir renforcé, mieux armé pour faire face aux inégalités et aux injustices. Ce qui, admettons-le, ne serait pas un luxe…

>> Article publié initialement sur Périphéries.net

>> Illustrations FlickR CC : Toban Black, Nils Bremer et Nils Bremer

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http://owni.fr/2011/03/17/revenu-minimum-garanti/feed/ 87
Mais où est passée la culture européenne? http://owni.fr/2011/02/22/mais-ou-est-passee-la-culture-europeenne/ http://owni.fr/2011/02/22/mais-ou-est-passee-la-culture-europeenne/#comments Tue, 22 Feb 2011 16:16:00 +0000 Réjane Ereau (MyEurop) http://owni.fr/?p=47955 Frédéric Martel n’est pas un sociologue de salon, de ceux qui refont le monde dans le cadre feutré d’un club select, sans jamais se frotter aux réalités. Pour son enquête, le chercheur et journaliste a écumé les capitales de l’entertainment, d’Hollywood à Bollywood, des studios qatari d’Al-Jazeera au siège mexicain de Televisa, en passant par l’Afrique subsaharienne, la Chine, la Corée, le Brésil, l’Egypte… Et bon nombre de pays européens.

Pendant longtemps, la culture produite et l’information diffusée par l’Europe bénéficiaient d’une influence considérable, observe-t-il. Aujourd’hui, dans les échanges culturels internationaux, le Vieux Continent rencontre de nombreux concurrents. Il ne sombre pas, mais se trouve confronté à une compétition accrue, liée au succès des contenus américains et à l’émergence de nouveaux pays exportateurs de culture et d’info.

De fait, depuis une dizaine d’années, les exportations européennes de films, de programmes télé et de musique reculent au rythme de 10% par an. L’inverse des Etats-Unis, qui progressent de 10% chaque année, au point de représenter actuellement 50% des exportations mondiales de contenu. L’Europe des 27, elle, arrive en deuxième position, avec un tiers des exportations… Et elle est le premier importateur mondial de contenu - les flux intra-européens restant toutefois supérieurs aux extra-européens.

Preuve d’une stagnation culturelle de l’Europe, faute de s’intéresser suffisamment aux cultures populaires et au marché de masse ?
Pas si schématique, répond Frédéric Martel, tout en notant la faiblesse des universités européennes qui n’assurent pas le travail d’expérimentation sur la culture et n’ont pas de liens avec les industries, le retard technologique et l’insuffisance de l’innovation, la méfiance répétée à l’égard d’Internet et du numérique, le départ vers les Etats-Unis des créateurs…

Voire un souci dans la définition même de la culture en Europe : “Historique et patrimoniale, élitiste souvent, anti-mainstream aussi, elle n’est peut-être pas en phase avec le temps de la mondialisation et de la culture numérique, ne correspond plus nécessairement au standard international en matière de flux de contenus.

La culture locale? Elle se va bien, merci.

Mais si elle n’est plus une culture de masse, l’Europe continue de fournir des produits de niche pour d’importants segments de marché, notamment nationaux.
A l’échelle du monde, comme au niveau européen, il est absolument faux de dire que les cultures locales, régionales et nationales sont fragilisées par la mondialisation“, rappelle Frédéric Martel.

En Amérique latine, la musique vit bien dans chaque pays ; en Asie, les “dramas” coréens, taïwanais ou japonais sont très aimés ; la littérature est souvent très nationale partout dans le monde ; quant au cinéma, il conserve une production un peu partout, parfois faible comme en Angleterre ou en Italie, mais parfois proche des 50 % du box office, comme en France ou en République Tchèque.

Ainsi, l’expansion de la culture américaine dans chaque pays européen s’est faite aux dépens des “autres” cultures, sans guère affaiblir celles nationales. “Chaque homme a désormais deux cultures : la sienne – singulière, nationale et locale – et la culture américaine. Il n’y a pas uniquement standardisation, mais à la fois renforcement du local et du global. On est en même temps plus français et davantage américanisé. Internet décuple ce phénomène : les produits culturels d’hier deviennent de plus en plus des services, des formats et des flux culturels – à la fois très spécifiques et très standardisés.

Si vous discutez avec de jeunes européens, chacun aura une bonne connaissance de la musique ou du cinéma national. Il vous parlera de produits de niche et de la culture de sa communauté, tout en étant très américanisé dans ses pratiques culturelles. Le seul problème, c’est qu’étant allemand, il ne s’intéressera pas à la culture italienne ; étant français, il sera indifférent à la culture tchèque.

Car faute d’unité linguistique, d’un marché intérieur cohérent et d’une croissance économique, l’Europe n’est pas un continent, mais une succession de marchés nationaux qui dialoguent peu entre eux culturellement : ”Grâce à une zone largement unifiée, avec 300 millions d’habitants et une langue commune, le marché intérieur américain est puissant ; cette masse critique existe aussi, pour une part, en Chine, en Inde, au Brésil, peut-être dans les pays arabes, mais ni en Europe, ni en Asie du Sud Est, ni en Amérique latine, compte tenu de la diversité des nations qui les composent“.

Abattre les cloisons culturelles intra-européennes et adopter une stratégie

Comment, dans ce contexte, parvenir à édifier une culture commune européenne ?

C’est extrêmement difficile, estime l’auteur de “Mainstream”. Comme on le dit en Pologne, il est facile, avec des poissons, de faire une soupe ; mais lorsqu’on a la soupe, il est beaucoup plus difficile de retrouver les poissons ! Nous en sommes là. On a des cultures nationales, mais plus de culture commune au niveau européen. Je parle ici, bien sûr, de culture de masse, d’entertainment, de culture des jeunes ; nous sommes mieux armés en ce qui concerne l’art contemporain, la danse moderne, le théâtre expérimental, la littérature d’avant-garde. Il y a bien des valeurs communes européennes. Mais dans l’industrie, nous sommes fragiles. On a pourtant des atouts, comme de grands groupes européens : Pearson, Bertelsmann, Prisa, Lagardère, Vivendi – mais ces groupes produisent du local et de l’américanisation. Avec le français Vivendi, nous avons le premier producteur de jeu-vidéo et la première major de la musique au monde : mais Universal fait surtout de la musique anglo-saxonne et Activision-Blizzard des jeux-vidéos américains. Avec l’allemand Bertelsmann, on a le premier éditeur de livres au monde, Random House : mais ils font surtout le Da Vinci Code et des best-sellers américains.

Une piste, parmi d’autres, pour avancer : prendre au sérieux la diversité culturelle européenne. “Pas tant sa défense dans les grandes instances internationales, comme l’Unesco et l’OMC, mais dans sa réalité concrète. Aider nos minorités à être plus visibles, à créer des œuvres différentes, singulières, originales. Casser le catéchisme culturel national et le contrôle culturel pour s’ouvrir. C’est en reconnaissant la culture des Français issus de l’immigration, par exemple, qu’on réussira à renouveler la culture française et à lui permettre de dialoguer en Europe et dans le monde. Cette valorisation réelle et pragmatique de la diversité sur le territoire européen devrait être une priorité, pour la revitaliser la culture du Vieux Continent, la sortir de son statisme.

Et pallier ainsi aussi au vieillissement de la population européenne, qui prive les industries créatives du moteur principal de l’entertainment : les jeunes. “La demande inépuisable de produits culturels de la part de la jeunesse indienne, brésilienne ou arabe (une large part de ces pays a moins de 25 ans) est un élément décisif du succès émergent de ces régions. C’est a contrario une des raisons de la stagnation du Japon“, précise Frédéric Martel.

Un rôle à jouer par les institutions européennes pour impulser des collaborations entre les industries culturelles des différents pays, et booster leur place sur les marchés ? Le chercheur n’y croit pas.

On ne lutte pas contre la puissance du marché de l’entertainment américain par les subventions de l’Union européenne ! On peut lutter par la régulation, mais surtout en bâtissant des industries fortes. Je crois plus à Orange, Vivendi et Canal + pour affronter les Américains, qu’en l’Etat. Mais les institutions nationales et européennes ont un rôle à jouer en encourageant, plutôt qu’en freinant les industries, les start-ups, l’innovation, et le développement d’Internet. Si ce livre permet de sensibiliser les Européens sur l’importance du soft power et les incite à se repositionner dans cette nouvelle donne internationale, il aura rempli un de ses offices !

Via par exemple, un rapprochement stratégique entre médias de différentes nationalités. “C’est une idée, mais pour l’instant, ça reste un vœu pieu. Il n’existe pas de grand média européen. Marginalement, il y a le Financial Times et The Economist, mais ils ne s’adressent qu’aux élites. Ni RFI, ni la BBC, ni aucune radio ne parle aux Européens. Arte a une audience faible en France et minuscule en Allemagne : on n’est déjà pas capable de parler de culture aux Français en même temps qu’aux Allemands !
D’autant qu’aujourd’hui, “nous avons plus de différences avec les Roumains, qu’avec les Américains, conclut Frédéric Martel. C’est bien cela le problème : nous sommes tous européens, mais l’identité européenne reste difficile à cerner. Quant à la culture européenne, elle se cherche encore.

Billet de Réjane Ereau, publié initialement sur MyEurop sous le titre Culture européenne, où es-tu?

Illustrations Flickr CC Chris Barton, Boyan et TMOF

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Féminisme: pour en finir avec les clichés http://owni.fr/2011/02/19/feminisme-pour-en-finir-avec-les-cliches/ http://owni.fr/2011/02/19/feminisme-pour-en-finir-avec-les-cliches/#comments Sat, 19 Feb 2011 16:00:02 +0000 Stéphanie Lakh http://owni.fr/?p=47573

Ce billet a été publié sur Regardailleurs, sous le titre “Une certaine idée du féminisme” et repéré par OWNIpolitics

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Féminisme (nom, m.) : ensemble d’idées politiques, philosophiques et sociales cherchant à promouvoir les droits des femmes et leurs intérêts dans la société civile. C’est une idée que j’ai tendance à considérer dans la continuité de ma conception de la personne. Féminisme, je le justifie depuis toujours par le besoin de rétablir un équilibre volé injustement. Féminisme : une évidence parce que nous sommes tous nés « libres et égaux en droits », après tout. Une évidence, oui, mais pas tant que ça.

Un nouveau machisme renversé ?

Le premier reproche que l’on me fait quand je m’annonce féministe porte souvent sur le terme : le féminisme serait-il un nouveau machisme renversé ? Pour cela, argument très raisonnable, répondre sur le terrain de l’histoire : le féminisme n’est pas un « isme » comme les autres. Et puis si seulement le mot dérange, « soyons universalistes » (de toute façon le féminisme différentialiste a eu son temps, à présent révolu). Mais ce reproche est souvent émis par des personnes qui ont déjà réfléchi à l’égalité des sexes, pour qui c’est une évidence, une nécessité. Ce que j’entends derrière « universaliste » plutôt que « féministe » c’est la volonté de ne pas s’inscrire dans une démarche militante, mais davantage individuelle, un effet boule de neige.

Ce reproche, je l’admets tant qu’il ne cherche pas à parasiter le débat : tant qu’il ne focalise pas les idées féministes sur le terme qui les définit. Beaucoup de femmes ne s’affirment pas féministes, et parfois s’éloignent de cette appellation, mais inscrivent leur parcours dans une démarche que l’on pourrait qualifier de féministe (mais on ne le fera pas parce que chacun a le droit de choisir comment se définir).

L’autre critique assez répandue, notamment en France, s’appuie davantage sur le fond : les féministes ne seraient-elles pas des hystériques poilues et frustrées, probablement lesbiennes tant qu’on y est (considérant ainsi que l’on choisit sa sexualité) ? Là, peut-être touche-t-on le cœur du problème : qu’est-ce que le féminisme soulève pour valoir tant de reproches ? Ou plutôt : pourquoi veut-on cantonner les femmes à une place particulière ? Et si on déconstruisait méthodiquement les reproches faits (et entendus maintes fois) ?

L’homme canalise la femme par son phallus, c’est bien connu

La féministe est hystérique : on doit à Freud l’amalgame femme = hystérique, mais, aujourd’hui, dans les définitions médicales du terme (il s’agit bien d’une maladie), on ne trouve pas de référence précise au genre lié à cette maladie. Et puis l’argument est de toute façon vicié : pour tout profane, chaque militant est « hystérique » — surtout quand c’est une femme.

La féministe est poilue : à ça j’aimerais répondre « Et alors ? N’est-on pas libre de ses choix en matière d’épilation ? », mais je crains de passer pour une hystérique. Pourtant, l’épilation comme diktat est légion surtout en France : l’observation empirique permet de déterminer que n’être pas lisse dans les douches des piscines municipales n’est pas une tare à l’étranger. Par ailleurs, que signifie l’épilation ? Pourquoi la femme se devrait-elle d’être imberbe : pour l’homme ? pour la société ? La question de l’épilation divise beaucoup les femmes, on s’aime la peau douce. On nous a appris à nous aimer la peau douce. L’épilation est sans doute le symbole de la domination masculine le mieux intériorisé par les femmes. Sous-tendue par le « poilu », la question du laisser-aller des féministes : comme si une femme en jupe et en talons ne pouvait avoir des revendications égalitaires. Ou comme si un garçon manqué (écoutons les mots, ils parlent tout seuls) était automatiquement féministe. Syllogisme qui tombe dès qu’on l’établit.

La féministe est frustrée : « Elle est mal baisée » est sans doute mon expression préférée de la langue française. Un homme frustré doit « se vider », une femme frustrée doit « être baisée » : la passivité de la phrase est éloquente. Cela signifierait qu’une femme heureuse et comblée sexuellement ne pourrait avoir des idées féministes (ou des idées tout court… ?). L’homme, via son phallus, permet donc de canaliser la femme hystérique (qui s’est donc épilée pour l’occasion, si elle est délicate). Charmante conclusion. Je ne sais même pas s’il faut prendre de l’énergie pour la contredire…

La féministe est lesbienne : forcément. Frustrée de ne pas trouver d’homme parce qu’elle est négligée, la féministe doit se rabattre sur ses semblables pour trouver le bonheur. Sauf que le prémisse est déjà faux : la sexualité n’est pas choisie par l’individu, l’orientation sexuelle n’est pas un choix, plutôt une question d’ordre biologique. Par conséquent, non, toute féministe n’est pas lesbienne (et quand bien même : l’orientation sexuelle n’est pas un défaut ou quelque chose à poser comme reproche, quelle que soit la situation).

« La » féministe : certains n’envisagent pas qu’un homme puisse être féministe. J’en ai croisé lors de manifestations pro-choix, et pas qu’un. Et ils n’avaient pas le visage allongé de ces hommes qui attendent à la sortie d’un magasin que leur compagne en finisse enfin. Pour continuer dans le cliché, ils n’étaient pas tous homosexuels. Des hommes, sexuellement normés, prennent donc part au combat féministe. En effet, une féministe ne cherche pas à castrer les hommes, au contraire.

Pour finir, le reproche que je chéris sur le féminisme est celui porté par des femmes qui, bien qu’indépendantes après des études et un accomplissement professionnel certain, refusent de faire une croix sur la galanterie. Ainsi donc, il faudrait continuer à être fragiles face à ces messieurs qui sont heureusement là pour nous pousser portes et chaises. Il est également bienheureux que les hommes aient un travail, cela permet d’être invitées au restaurant. Sur ce point, il semble qu’il pourrait s’agir de choix personnels plus que de militantisme. Pourtant, je ne vois pas comment faire avancer la cause quand on se décrédibilise en se révoltant parce qu’un homme ne s’est même pas levé pour nous céder sa place dans le bus. Il y a là une incohérence nuisible.

Et encore, je n’évoque pas l’idée reçue que « chez nous, c’est gagné, plus besoin de parler de féminisme, c’est dépassé ». J’aimerais bien en passer par les chiffres des violences conjugales, affligeants, ou bien par les différences de salaire, incroyables, ou encore par les publicités éminemment sexistes (femme à la cuisine, homme dans la voiture), pitoyables. Mais je pense surtout qu’aujourd’hui, avec toutes les informations disponibles que l’on a, si on refuse d’accepter que les femmes sont discriminées, c’est que les œillères sont trop enfoncées. Le féminisme touche à quelque chose de trop intime, de trop profondément ancré dans nos sociétés pour être discuté en toute objectivité. Certains refusent simplement d’accepter qu’il y a quelque chose à voir. Comme quand on croise un sans abri : on détourne le regard, c’est tellement plus simple.

Illustrations Flickr CC Yann Caradec, Le Monolecte et AudreyAK

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La société de l’interaction et de la complexité http://owni.fr/2011/02/19/la-societe-de-l%e2%80%99interaction-et-de-la-complexite/ http://owni.fr/2011/02/19/la-societe-de-l%e2%80%99interaction-et-de-la-complexite/#comments Sat, 19 Feb 2011 13:00:52 +0000 Serge Soudoplatoff http://owni.fr/?p=46736 Internet n’est pas la première technologie de l’histoire de notre humanité qui accompagne des bouleversements fondamentaux. J’ai coutume de dire que l’invention de l’alphabet est la révolution la plus proche de l’Internet, et son usage n’a probablement pas été facile à ses débuts. Il n’est pas neutre de passer d’un dessin à une série de symboles abstraits.

Mais la construction de l’Internet est aussi une manière de résoudre des problèmes. La lecture du livre L’homme et la matière d’André Leroi-Gourhan nous montre bien que l’idée de co-construction entre l’humain et l’outil est un des fondamentaux de l’humanité: « la main forge l’outil, et l’outil change l’homme. » Ce constat permet d’éviter deux écueils : la technologie Dieu, et la technologie Diable. Non, Internet n’est pas l’outil qui va rendre le monde meilleur. Mais Internet n’est pas non plus l’instrument qui pousse les enfants dans les griffes des pédophiles. Internet, comme l’écriture, est un média neutre. L’alphabet a permis de coder à la fois La Divine Comédie et Mein Kampf, des recettes de cuisines délicieuses et des livres pornographiques, Molière et Émile Henriot. Internet, de par la neutralité de son architecture, véhicule tous les paquets de manière indifférenciée.

Toutes les grandes révolutions technologiques qui ont marqué l’Humanité ont toujours été présentes parce qu’elles permettaient de franchir des étapes importantes. L’invention de l’alphabet permet aux sociétés paysannes de s’installer. L’imprimerie est un outil indispensable de la révolution industrielle, qui a besoin d’une manière simple de dupliquer à bas coût les savoirs aux quatre coins de la planètes.

Quelle est donc la société qu’Internet nous aide à créer ? On parle souvent de la société de la connaissance. Je suis dubitatif, l’humanité a passé son temps à créer, gérer, partager et utiliser des connaissances, et je ne vois pas en quoi notre monde est différent. Le partage des connaissances est, certes, rapide avec Internet ; mais en -15 000, les connaissances technologiques étaient non seulement de très haut niveau, mais elles se diffusaient en Europe de manière très rapide, comme le montre bien le livre de Sophie de Beaune Les hommes au temps de Lascaux. On parle parfois de société des médias, mais le concept de spectacle est très ancien, et de tous temps les individus se déplaçaient pour assister à des fêtes ou à des spectacles, comme le montre cet autre livre extraordinaire, Voyager dans l’antiquité, dans lequel on apprend qu’à l’Antiquité, il était très coutumier de voyager pour participer à des cérémonies « planétaires », au sens du bassin Méditerranéen en tout cas. Que la fête vienne chez soi via la télévision est une évolution, mais pas forcément une révolution, puisque l’idée de partage s’en trouve affaiblie.

Il est toujours bon de retourner aux fondamentaux. Il est souvent coutume de dire que le monde d’avant n’est pas le même que celui de maintenant, qu’il était meilleur, etc. en oubliant bien sûr tous les défauts horribles du passé. On voit toujours son paradis dans l’enfer des autres, surtout ceux d’antan.

Nous côtoyons plus de personnes, nous lisons des journaux, des emails…

À l’inverse, il est intéressant de chercher les invariants de l’humanité. Parmi ceux-ci, il y en a un qui est très amusant : le temps moyen que passe un urbain dans les transports. Il est le même à Londres, Tokyo, New-York, Los Angeles, Paris, San Francisco, il est d’une heure et demie (voir le livre Le territoire des hommes de Jean Poulit) . Donc, le RER ou les transports régionaux ne servent pas du tout à raccourcir les temps de trajet, contrairement à ce que beaucoup de décideurs déclament, ils servent à agrandir la ville. Plus intéressant : ce chiffre est le même depuis 40 ans, et les historiens disent qu’il est le même depuis le moyen-âge. En revanche, ce qui a fondamentalement changé, c’est la quantité d’interactions qui a lieu pendant cette heure et demie. Nous côtoyons plus de personnes, nous lisons des journaux, nous écoutons de la musique, nous recevons des textos et bientôt des tweets, nous lisons nos emails, etc.

Voici une véritable rupture : depuis 60 ans, la population mondiale est passée de 2 à 6,5 milliards d’individus. À l’échelle de l’humanité, la progression est vertigineuse.

Les êtres humains étant, pour la plupart, des animaux sociaux, ne vivent que parce qu’ils interagissent. Et voici donc le problème qui se pose : comme gérer une multitude d’interactions ? C’est la propriété d’un système complexe, que d’avoir de multiples interactions, parce qu’à chaque instant, le champs des possibles est immense.

Nous sommes donc rentrés dans une nouvelle société, que je propose d’appeler « la société de l’interaction et de la complexité » .

Pour gérer cette société, nous avons besoin d’un outil qui nous permet de rester efficace, et de ne pas nous laisser déborder par la complexité du monde. Ce n’est pas pas hasard si Internet s’installe. À ceux qui me disent qu’ils croulent sous la complexité, je répond qu’Internet est la solution, à condition de l’utiliser correctement, c’est-à-dire de changer nos comportements, nos structures, pour nous adapter. Chaque fois qu’un PDG me dit « comment je fais pour gérer toute l’information qui m’écrase ? », je répond que ce n’est plus à lui de gérer cette information, mais qu’il doit transformer son entreprise pour la mettre dans un mode d’intelligence collective, seule forme d’organisation capable de gérer la complexité.

Nous sommes encore en situation d’apprenant de l’Internet. Gardons-nous bien de détourner, ou de détruire, ce merveilleux outil. Il est la condition d’un monde vivable pour nous, et pour les générations à venir, qui seront encore plus dans l’interaction et la complexité.

Article initialement publié sur le blog de Serge Soudoplatoff

Photo Flickr CC Domenico Nardone

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Ni jupes, ni soumises http://owni.fr/2010/11/25/ni-jupes-ni-soumises/ http://owni.fr/2010/11/25/ni-jupes-ni-soumises/#comments Thu, 25 Nov 2010 16:28:17 +0000 laraorsal http://owni.fr/?p=36907 Ce 25 novembre 2010 est, sur l’initiative de l’association Ni Putes Ni Soumises, la journée « Toutes En Jupes ».

Toutes les jambes, épilées ou non, sont donc appelées à porter une jupe aujourd’hui, pour symboliser leur refus des violences faites aux femmes. Non mais, What The Elle ?

L’adhésion à cette opération d’à peu près toute la presse féminine, d’environ 150 000 utilisatrices de réseaux sociaux, d’Isabelle Adjani (marraine de cette journée, avec un clin d’œil appuyé au film La journée de la jupe dans lequel elle s’est magistralement illustrée), de Carole Bouquet, Sophie Marceau, Agnès Jaoui (Agnès, que fais-tu là ?), Fanny Ardant, Claire Chazal, Elisabeth Badinter (Elisabeth, que fais-tu là-dedans ?), Audrey Pulvar, Amélie Nothomb, Zazie, Charlotte Gainsbourg -qui vont toutes vendre aux enchères une de leurs jupes pour financer la construction d’appartements-relais pour recueillir les femmes battues et leurs enfants, ce qui est bien sûr une bonne chose- me laisse perplexe.

Pourquoi ? Parce que…

Je porte une jupe si je veux

Qu’une association, vantant l’insoumission jusque dans son titre, somme les femmes de porter une jupe me fait rire jaune. On ne combat pas la société machiste en intimant aux femmes de porter tel ou tel vêtement. Qu’on soit une femme soi-même ou pas. Qu’on prétende défendre le droit des femmes, ou pas.

J’ai beau tomber sous le coup, comme toutes les Françaises, du décret du 26 Brumaire, an IX de la République napoléonienne (1892), toujours en vigueur, qui veut que « toute femme désirant s’habiller en homme doit se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation » et précise que « cette autorisation ne peut être donnée qu’au vu d’un certificat d’un officier de santé », je ne me suis jamais fait arrêter pour port outrancier de jean. Et j’ai bien l’intention que cette tolérance dure, y compris de la part des nanas, sans encourir le risque d’être blâmée pour manque de solidarité féminine.

Il caille, en plus !

Qui n’a jamais filé ses bas par excès de chair de poule me jette le premier flacon de vernis-à-ongles transparent.

Journée de la jupe, journée de la dinde: coincidence?

Z’auriez pu trouver meilleure date…

On n’est pas aux États-Unis d’Amérique, d’accord, mais on est au courant de ce qui s’y passe : or, aujourd’hui, aux USA, c’est Thanksgving, autrement dit, la journée de la dinde.

Le parallèle des titres dans les médias, Journée de la Jupe/Journée de la Dinde, n’est pas des plus délicats.

On ne revendique pas un droit à l’indifférence en marquant sa différence par un accessoire d’apparence

D’autres communautés, pour ne pas écrire « minorités » car les chiffres me feraient mentir, ont bien compris cela.

Comme à peu près toutes les filles de ma génération occidentale, je rêve de ce jour où toutes les femmes naîtront égales aux hommes, en droits (comme en devoirs), dans la réalité des faits, et pas seulement dans les textes de loi. Mais au risque d’en faire glousser certaines, mon rêve implique que je ne revendique pas des traitements de faveur à mon sexe, dont je ne voudrais qu’on excuse la « faiblesse » que quand ça m’arrangerait. J’en ai assez de ce paradoxe qui fait qu’on veut gagner, à travail égal, salaire égal, tout en s’offusquant qu’on ne nous tienne pas la porte. On a aussi le droit d’être cohérentes, à un moment.

Ailleurs dans le monde, on le prend(rait) comment ?

On peut s’accorder sur le postulat suivant : l’avancée sociale passe aussi (surtout ?) par les symboles. Soit, pouvoir porter librement une jupe n’est pas une coquetterie. Il est vrai que j’en porte plus volontiers dans le Sud qu’à Paris, parce que c’est culturellement moins “dangereux” dans des contrées où la première explication qui vienne à l’esprit est le bon sens climatique. A Paris, si vous portez une jupe, c’est potentiellement pour inciter à regarder en-dessous… A Marseille, c’est tout bêtement parce qu’il fait chaud.

Ok, c’est vrai que j’ai souvent laissé ma mini ou ma plissée au placard pour éviter de me faire emmerder dans le métro. Mais ce qui compte le plus selon moi, c’est que j’ai le choix. Ailleurs, là où on ne l’a pas, que penserait-on de cette initiative ? Le symbole est-il assez fort pour qu’on ne rie pas jaune de ces actions de “soutien” ? J’en doute… Et vous ?

- Article initialement publié sur Izine sous le titre ”Ni en jupe, ni soumise”

- Images CC: Sarah Korf, ExCharmCityCub, Thirteen Of Clubs, Yummiec00kies

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http://owni.fr/2010/11/25/ni-jupes-ni-soumises/feed/ 24
Intégration et vivre ensemble, des pistes sur Twitter? http://owni.fr/2010/11/03/integration-et-vivre-ensemble-des-pistes-sur-twitter/ http://owni.fr/2010/11/03/integration-et-vivre-ensemble-des-pistes-sur-twitter/#comments Wed, 03 Nov 2010 16:39:31 +0000 David Abiker http://owni.fr/?p=34552 Il y a un an à peine, j’ai ouvert un compte Twitter. Un an après, j’ai changé. Je me souviens qu’au départ, j’étais arrivé méfiant et surtout persuadé que je twitterais à ma sauce et pas à la sauce de Twitter. Je dois faire ce constat que Twitter m’a socialisé. J’entends par là que je me suis plié implicitement à ses règles communes sans trop m’en apercevoir.

Mon cas personnel n’a d’intérêt que si je peux partager ce constat avec d’autres. Quand je parle de socialisation, je ne parle pas de la mise en relation qu’implique Twitter comme Facebook. Elle va de soi. Je parle de se conformer à des rites de passage, à des usages, à des règles culturelles, langagières qui font que la communauté fonctionne mieux avec que sans, qu’elle crée des signes de reconnaissance et qu’elle intègre peu à peu ceux qui en font partie.

#grandefamille, WTF?

Quelques exemples. En arrivant, je décidai par exemple de monologuer. Quelques mois plus tard, j’ai été happé par les conversations. En commençant, je pensai ignorer la notion de pollution de TL, quelques mois plus tard j’en tenais compte même si je pollue encore. En débutant, je m’étais juré de ne jamais utiliser de Smileys ;) J’ai renoncé sans m’en apercevoir. J’ai également appris en « marchant » les éléments de langage de Twitter que je ne connaissais pas. OMG, WTF, DTC, Price Less, DM, RT, etc. Ils se sont imposés à moi et j’y ai adhéré sans contrainte ni sentiment d’obligation. J’étais un étranger et peu à peu, en m’y conformant, je me suis senti peu à peu « comme faisant partie de la famille ».

J’ai aussi découvert en quoi Twitter proposait et organisait l’intégration des nouveaux entrants. Le Follow Friday ou le coup de pouce qui permet d’arrondir le nombre de ses followers sans oublier l’appel à la solidarité qui marche si bien lorsqu’il s’agit de diffuser un CV ou une petite annonce. J’ai bien entendu et grâce à une exposition médiatique privilégiée goûté et apprécié les signes extérieurs de richesse sur le réseau : nombre de RT, nombre de Followers, des unités de mesure qui n’existent que là sous cette forme.

Une micro-société

J’ai également observé comment se reconstituent sur Twitter des ligues dissoutes, des solidarités, des rites de passage, des clans bien identifiés. J’ai compris aussi que les codes de la vie réelle s’invitent sur le réseau comme ils s’invitent autour d’une table, bourgeoise, aristo ou prolétarienne. J’ai découvert aussi que Twitter n’est pas une société idéalement égalitaire. Elle a ses barons, ses influents, ses petits, ses moyens, ses hommes, ses femmes, ses fouteurs de merde, ses anars, ses avatars à triple entrée, et bien sûr ses boucs émissaires (cf. Lefebvre).

Ces rites de passage, d’initiation, d’intégration sont ceux d’une société. Une micro société, mais d’une société quand même. Évidemment, comme dans toute société, on ne part pas avec les mêmes chances, le même capital social, la même accumulation, mais tout de même. La nouveauté, l’enthousiasme, le sentiment de chacun de se trouver ici dans un Far Ouest ou tout est possible donne à ce petit continent des allures de terre promise. Il crée peut-être en chacun, c’est une intuition, un sentiment communautaire.

Une fois passé le sas technologique, chacun progresse à son rythme et découvre les charmes et les misères de cette vie en micro-société. Les égos s’épanouissent en même temps qu’une civilité nouvelle leur enseigne l’humilité. Même les conflits, même ce qui relève de l’incontrôlé ou de l’incontrôlable sont nommés, ce qui traduit la sophistication de cette vie groupée. Le Twitclash à cet égard montre que la communauté sait désigner et circonvenir les conflits. Et qu’elle sait aussi les juger.

Vivre ensemble, Twit-ensemble

Bref, il se passe sur Twitter quelque chose qui n’arrive pas sur Facebook, il me semble. L’apprentissage d’un langage, d’habitudes, de règles et d’un Twit-ensemble qui mériteraient l’examen plus approfondi d’un sociologue ou d’un anthropologue. Je vous conseille pour cela ce livre formidable et le blog qui va avec. L’examen a déjà commencé puisqu’il existe bon nombre de billets souvent pleins d’humour dessinant une typologie des usagers de Twitter, ce qui en soi, montre la vitesse à laquelle le réseau est capable de se penser lui-même et de s’analyser. C’est bien évidemment d’une toute petite société dont il est question, que dis-je d’un embryon qui ne mérite peut-être pas ce nom.

Mais tout de même, au moment où tant de questions se posent sur notre capacité à habiter et vivre dans le même espace, notre capacité à intégrer ceux qui nous sont étrangers, notre difficulté à nous parler ou à dialoguer, il y a peut-être, du côté de ces nouveaux rites de passage, d’interréaction, de partage et d’intégration sur Twitter une sorte d’illustration ou de métaphore pédagogique à méditer pour mieux vivre ensemble dans l’autre monde, je veux parler de celui où les saisons existent encore.

Photos Loguy pour OWNI et cc FlickR Adam Foster | Codefor, inju.

Article initialement publié sur la Toile de David Abiker.

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OWNIPolitics: du journalisme dans la “cité” http://owni.fr/2010/10/26/ownipolitics-journalisme-dans-la-cite-politique/ http://owni.fr/2010/10/26/ownipolitics-journalisme-dans-la-cite-politique/#comments Tue, 26 Oct 2010 14:43:33 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=33653 Le journalisme ne progresse-t-il qu’à coup de grandes tartes dans la gueule ? Collectivement comme individuellement ? La première fois que j’ai mis le pied à l’Assemblée nationale, un des responsables du service de presse m’accompagnait :

Léon Blum et Clemenceau ont pris cet ascenseur, il a près d’un siècle.

Nous avons monté les escaliers, pour les poulaillers de la presse qui surplombaient une salle vide mais au perchoir de laquelle je me souvenais avoir vu Aristide Briand. En photo, bien sûr. Une fois redescendus, nous avons glissé sur le marbre jusqu’à la « salle des quatre colonnes ». Là, des collègues envoyaient des SMS sur une banquette empire ou allaient griller une clope sur le perron qui regardait des jardins à la française en attendant le coup de feu. Qui soudain est parti : les députés ont commencé à sortir de la salle, longeant une rangée de petits poteaux dorés à barrière de velours rouge, comme dans les musées, et derrière laquelle les journalistes devaient rester mais au dessus de laquelle ils lançaient leurs micros : « M. Montebourg ! », « M. Marini ! », « M. Gremetz ! » et « M. Copé ! » et tous les autres.

Ils y avaient de plus ou moins grosses « grappes » selon les élus, de plus grosses « forêts » de caméras, perches et appareils photos. Il devait y avoir cinq questions, maximum, qu’ils posaient presque à tout le monde, c’était « la commande du jour », comme au resto, ce qu’ils devaient rapporter pour être à la page. Des commentaires sur des « petites phrases », des réactions aux états d’âme du parti… Rien de politique. Rien. C’était une vraie tarte dans la gueule.
Sur l’absence de politique, j’exagère.

Il y avait quelque chose de politique, certes: de politicien. Mais on a pris l’habitude de considérer que la politique se résumait à ça, des luttes de personnes, de partis, de blocs… A cette politique là, importante mais cruellement insuffisante.

Ensemble tout devient…

2007 a vu l’avènement d’un « nouvel intérêt » qui ne s’est traduit que par la personnalisation d’un affrontement et par celle d’un échec (celui de la gauche) et d’une victoire (celle de Nicolas Sarkozy). Si nous ne nions pas l’importance de ce « jeu » politique, de la tactique et des stratégies mais aussi du militantisme et de l’engagement, la place qu’ils ont pris dans le traitement journalistique de la « chose politique », jetant son ombre méprisante sur tout ce qui touchait de trop près le réel, est à notre avis dommageable. Or, le journalisme lui-même perd de sa vocation politique, de son sens, de sa portée, en se laissant entraîner à parler de choses qui, passé un certain temps, n’intéressent plus que les politiques et les journalistes politiques eux-mêmes. Et le lecteur, de son côté, arrête de tourner les pages.

Le “lecteur” est un citoyen

Sur Internet, à l’inverse, des sites tenus par des journalistes, des experts ou des curieux, ont prouvé que le débat politique pouvait vivre sur les sujets eux-mêmes, qu’il s’agisse d’affaires européennes, d’écologie, d’économie, de défense, de social… ou même de finances publiques ! A côté du “buzz” et des effets qu’induit le temps court permis par le web, la réflexion, l’analyse et la prospective ont réussi à s’installer là où on laissait le temps aux poussières des débats politiciens de retomber.

Dans la continuité de son projet de renouvellement des formes de journalisme, OWNI se lance dans la politique avec un objectif : traiter de tous les aspects de la politique – de l’économie à la recherche en passant par l’écologie, les transports et bien d’autres – sans jamais s’aventurer dans les querelles de partis. Pour ce faire, OWNIpolitics se déclinera sur trois temps de réflexion :

Bilan : pour creuser et tenter de comprendre les racines des problèmatiques qui se posent aujourd’hui.

Débat : pour décrypter les questions et les réponses proposées autour des thèmes qui font l’actualité.

Enjeux : pour offrir un aperçu des défis qui nous attendent et de ceux qui réfléchissent à comment y répondre. Et participer activement !

OWNIpolitics s’appuiera sur l’équipe d’OWNI (journalistes, programmeurs, développeurs et designers) afin de produire ses propres contenus d’intéret public (enquêtes, interviews, analyses, reportages et applications) mais aussi sur un écosystème de contributeurs associés à notre projet, blogueurs politiques ou non, dont les billets nourriront le débat. Le tout dans une démarche politique d’information mais en aucun cas politicienne :

OWNIpolitics se donne le devoir, au nom de sa vocation journalistique, de critiquer tous les partis, de gauche, de droite, du centre et des périphéries diverses. Et bien au delà des partis, de porter un œil critique et constructif sur les principales questions qui sont les enjeux de demain.

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Illustration CC Elsa Secco pour OWNI, et CC FlickR par Julie70

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